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« Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je pénétrais pour la seconde fois dans l’auberge des Milles Routes. Non que cela soit bizarre en soi, mais ce qui l’est, c’est de franchir me seuil d’une même auberge située dans deux Ombres différentes ! Je ne vois pas par où je pourrais bien commencer ma recherche pour comprendre le pourquoi d’un tel lieu, si ce n’est par bien clarifier les instants ou je suis entré dans l’auberge des mille routes.
La première fois, ce fut lorsque poursuivi par les hommes de main de Jalwal le sanguinaire depuis des jours, dans l’Ombre Eraée ( Un lieu qui évoque incontestablement le souvenir des pays de pirates et de contrebandiers de notre enfance ; une ombre maritime, très axée sur le commerce sur les mers mais où les armes à feu et surtout les canons sont moins répandus faute de matière première), je pénétrais dans l’auberge pour y prendre un peu de repos. C’était une auberge comme tant d’autres, faite en bois avec un âtre dans le fond de la pièce principale dont le fau avait depuis déjà longtemps noirci les poutres. Haute de trois étages, l’auberge devait compter une dizaine de chambres. Une chose aurait dû me mettre la puce à l’oreille. En effet, derrière le comptoir trônait trois têtes de créatures parmi les plus étranges que j’ai vu en Ombre. Le tenancier, maître Hector, un petit homme grassouillet allant sur la cinquantaine avec des cheveux grisonnants, prétendait fièrement les tenir de divers trappeurs ou chasseurs de passage, à qui prenait le temps de lui demander. Mais sur l’instant, seule ma fuite me préoccupait, et je ne tenais aucun compte de l’agencement de l’endroit. Le lendemain matin, je quittais l’auberge et me perdais dans la ville de Tranxatène... sans me rendre compte que j’avais changé d’ombre et me trouvais dans une cité légèrement différente.
La seconde fois, ce fut dans l’ombre arrangüm, en rase campagne, alors que je me rendais, en tant qu’occultiste de sa gracieuse impératrice de T’sharg à la bibliothèque des Éclectiques en allant des contrées de la Lyre jusqu’au domaine du Devin. J’y suis entré parce le nom me rappelait quelque chose, et ce n’est qu’une fois à l’intérieur que je me souvins... Ma surprise fut de courte durée car à peine entré je tombais nez à nez avec les assassins de Jalwal et dû fuir en bon ordre !
Il faudra absolument que je m’intéresse de plus près à cette auberge dès que j’en aurais l’occasion. J’ai d’abord cru naïvement qu’il s’agissait d’une porte d’Ombre. Mais ce n’est pas le cas, car d’autres personnes que les fils d’Ambre peuvent l’utiliser et seules certaines Ombres peuvent être atteintes. De plus, si le contenu de la taverne est le même, il semble d’après ma courte expérience de l’endroit que l’extérieur est celui que l’utilisateur veut qu’il soit. Précisons : lors de ma première venue, je désirais un endroit où me cacher de Jalwal au moment où j’entrais dans l’auberge. J’ai changé d’ombre à cet instant. Une autre preuve à l’appui de ma théorie : si les clients changeaient d’ombre de façon aléatoire, il est très probable que cela se serait remarqué... Pourtant, mon idée appelle une réponse sur laquelle je ne puis faire que de nouvelles conjectures : qu’est ce que deux clients venant d’ombres différentes et discutant ensemble peuvent voir par les fenêtres ? Je laisse ma question en suspens jusqu’à m’être plus amplement informé.
Mais outre cette question de « fonctionnement », je me demande comme une telle chose existe. Il semble peu crédible qu’elle soit le résultat d’un quelconque phénomène d’Ombre, phénomène dont d’ailleurs personne n’a jamais entendu parler. Il s’agit incontestablement d’une oeuvre artificielle. Mais de qui alors ? Peut-être une expérience ratée ? Ou l’effet secondaire d’un sort mélangeant sorcellerie et conjuration ? Ou une création spécifique pour transiter rapidement d’ombre en ombre... Le choix est vaste, et je ferais mieux de m’en tenir à des faits observés. D’abord l’auberge ne semble avoir de doubles que dans des types légèrement industrialisés et encore dans une partie précise d’Ombre. De plus, certaines personnes comme Jalwal paraissent connaître les capacités de l’auberge. Voilà deux pistes qu’on ne pourra se permettre de laisser de côté. »
Courrier de Martin d’Ambre à son père.
Saudaj est un complexe d’Ombres assez particulier, qui a pour centre et pour point commun l’Auberge des Mille Routes. Cet amalgame d’Ombres est le fruit d’un prince d’Ambre, que l’on nomme Caïn, ou Caine. _ L’atmosphère des Ombres de Saudaj demeure unique et insaisissable pour l’étranger de passage. Elle n’est que faux-semblants, anachronismes et ambivalences. La plupart des Ombres sont des terres insulaires abritant des ports prestigieux. Les gens y rient, y parlent facilement, y jouent énormément et y boivent le plus souvent. L’histoire de ces ombres pourrait être celle du nouveau monde, de territoires nouvellement explorés, et de villes très jeunes et très prospères. Mais, aussi vrai que l’alcool est bon, et que les femmes sont charmantes, les langues sont liées.
Tous les habitants de Saudaj sont conscients des événements anormaux qui se succèdent jour après jour autour d’eux. Ce n’est pas simplement l’apparition par trop fréquente de meurtres inexpliqués, de témoignages pour le moins étranges, de visions surnaturelles. Ce n’est pas simplement la circulation d’objets de technologie puissante et inconnue, prise aux peuples des territoires conquis. Ce n’est enfin pas les réseaux secrets qui dirigent les villes et punissent les hommes. Ce qui fait peur à Saudaj, c’est le voyage inter-Ombre. Des endroits sont réputés pour faire passer les gens dans d’autres réalités, assez proches de la leur, mais pourtant différente. Les choses ne peuvent jamais être à coup sûr ce qu’elles paraissent. C’est pourquoi les hommes de Saudaj sont très fatalistes, polyvalents et surtout prompts à s’adapter.
Caine a longuement travaillé sur le complexe de Saudaj, sa création. Il a développé une sensibilité formidable pour les variations d’Ombre, ses traces et ses distorsions. Il a ainsi découvert comment trouver et sentir ses propres Ombres, comment les utiliser. A chaque fois qu’il provoque un événement sur son Ombre, il arrive par sa grande empathie à sentir ses émotions, ses pensées superficielles. Cette capacité très particulière l’a conduit d’une part à vivre des expériences uniques et bouleversante (le meurtre n’en est qu’un aspect infime), d’autre part d’avoir des lieutenants efficaces et facilement interrogeables.
Caïn est justement un des lieutenants et une des ombres de Caine, qui fut transformée en vampire. En effet, Caine a importé, ou invité de nombreux vampires des cours du Chaos dans le complexe de Saudaj. Caine tablait sur le fait que la réalité d’Ambre, présente dans son Ombre, permettrait à Caïn de dominer n’importe quel autre vampire. Jusqu’à présent, Caïn n’a pas de difficulté à s’imposer comme le maître des vampires, bien qu’il ne se soit jamais opposé à un ancien vampire du Chaos. Caine a rencontré Caïn, et lui a fait traverser une Marelle Brisée, ce qui a décuplé sa réalité et ses pouvoirs vampiriques. Caïn a longtemps disparu de Saudaj pour errer en Ombre, laissant les autres vampires se partager le pouvoir. A son retour, il apparut aux plus anciens vampires de Saudaj ; sa puissance était effrayante, et les rares vampires qui le virent déifièrent Caïn et lui rendirent hommage, craignant sa colère. Ainsi les volontés de Caïn s’imposèrent sur la société vampire, tout comme celles de Caine s’imposent à Caïn.
Dans les croyances populaires de Saudaj, l’existence des vampires vivant parmi les hommes semble une réalité presque tangible. La noblesse des prédateurs n’a rien d’un mythe, puisqu’on apprend dans les rares écoles de Saudaj à composer avec eux, à ne jamais oublier leur présence. Ainsi, chacun sait qu’il peut au détour d’une rue mourir vidé de son sang ou devenir immortel.
Mais Caïn n’est pas la seule création dont Caine put se glorifier. Quelques personnes peuvent se vanter de connaître Caïd, le régisseur de l’illégal sur tout Saudaj. Dans son domaine, Caïd est aussi craint et aussi mythique que Caïn. Il détient le monopole des groupe de pression sur Saudaj, et impose sa volonté sur toutes les décisions politiques qui l’importunent. Pour que chacun voit bien de quelle puissance Caïd possède, il suffit de considérer que son commerce, jeu, prostitution et spiritueux, est le principal intérêt touristique des Ombres de Saudaj...
Parmi les autres ombres de Caine à officier sur Saudaj, citons Caïm, maître sorcier et gardien des passages inter-Ombre, Caïr, meilleur assassin de Saudaj, ou bien Caïl, maître armateur et amiral. La seule chose qui puisse espérer survivre à Saudaj avec le courroux de l’un d’eux, c’est Caine. Quoi qu’il est incertain que Caine gagne contre ses cinq lieutenants en même temps.
Les Ombres qui composent Saudaj sont boisées et montagneuses, avec des plages de sable fin et de nombreux marais. Le climat est chaud et humide, les pluies sont fréquentes et tièdes.
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